Rencontres :

Joseph Pellegrino

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J.-P. Laigle
Jeannine. Leïd

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Roger Martin



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Joseph Pellegrino, une vie bien remplie!

Sans doute avez-vous déjà aperçu une camionnette beige avançant avec circonspection sur les petits chemins ruraux environnant le village pilotée par un conducteur d’un âge vénérable ? S’il n’est pas le doyen du village, il est probablement le doyen des conducteurs automobiles en activité !

Joseph PELLEGRINO du haut de ses 91 ans continue à s’activer dans sa vigne, à cultiver ses légumes, à tailler ses oliviers, à débroussailler de-ci de-là et à bien d’autres tâches: récolte des champignons, des châtaignes qu’il grille à merveille et offre toutes chaudes à ses amis et connaissances. Amoureux des fleurs qu’elles soient sauvages ou cultivées, il adore en faire profiter les dames de son entourage.

Son patronyme évoque l’Italie, c’est en effet dans la haute vallée de la Colla, à Boves dans le PIEMONT qu’il a vu le jour le 3 mai 1913. Aîné d’une famille de six enfants, il est autorisé à quitter l’école primaire à l’âge de 10 ans après avoir réussi une petite épreuve que lui a présenté un inspecteur de passage!

Garder la vache, les moutons et les chèvres, puiser l’eau, participer à la culture des pommes de terre, des haricots, du seigle, du blé, etc., les temps libres sont rares pour le petit Joseph. A l’adolescence, il s’attelle aux durs travaux de bûcheronnage, de fauchage du foin dans les hauts pâturages de la vallée. C’est en groupe et pour plusieurs jours en haute montagne que les paysans s’activent à la belle saison. Les nuits se passent à l’abri d’un rocher, les repas sont sommaires. En hiver, les ballots de foin sont descendus au village en les faisant glisser des Km durant sur la neige ou à l’aide de luges. Seule distraction du jeune homme, la musique … son accordéon anime les kermesses villageoises.

A l’âge de 21 ans, ayant achevé son service militaire en Italie, Joseph décide d’émigrer en France, à GONFARON, où l’ont précédé, des membres de sa famille. Tout ce qu’il a appris « sur le tas » dans les travaux forestiers ou agricoles va lui servir. Il arrive à Gonfaron par train le 16-2-1935 en provenance de Cuneo. Un de ses cousins Juliano JACOMO, métayer de Melle LAURE à la ferme d’AILLE l’engage pour s’occuper des chevaux, vaches, cochons et surtout des 600 poules de la ferme. Une voiture tirée par des chevaux passe régulièrement pour transporter la production d’œufs vers Toulon.

C’est à cette époque qu’il fonde une famille et sollicite la citoyenneté française qui lui est accordée en 1943. Il s’installe dès lors dans la conciergerie du château et travaille en tant que jardinier du parc jusqu’en 1977. Pendant la guerre , il lui arrive de s’intégrer occasionnellement à l’équipe des ouvriers municipaux pour assurer l’entretien des routes pas toujours empierrées ni asphaltées. Il se souvient aussi d’avoir collaboré à la réalisation des trottoirs du centre de la localité.


Suivre le récit de ses activités professionnelles, c’est aussi voir défiler les progrès techniques dans les domaines de l’agriculture, de la viticulture et de l’exploitation forestière. Du tout à la main avec des outils sommaires, on passe au travail manuel avec des outils mécaniques plus confortables… puis à des engins mus par la vapeur, l’électricité et les carburants d’origine pétrolière.

Joseph a plusieurs spécialités: il sait manipuler la faux, la rebattre, l’aiguiser. Cela lui permet, à l’aide de gestes amples et bien rythmés de couper les céréales immédiatement mises en gerbes par un aidant. Que de champs fauchés pendant les 30 ans de sa vie qui ont précédé l’arrivée des moissonneuses mécaniques.

Par ailleurs, durant 6O ans, entre le 15 juillet et le 15 août, Joseph parcourt le massif forestier des MAURES tout occupé au levage du liège. Une visite à l’Ecomusée du liège de Gonfaron aidera le lecteur à se faire une idée précise des gestes techniques liés à l’exploitation des chênes-liège. C’est avec une hache spéciale qu’on découpe la plaque d’écorce à prélever et avec le manche de la même hache qu’on la détache de l’arbre. Des bottes de plus ou moins 100 kg sont constituées en forêt et transportées à l’aide de charrettes tirées par des chevaux ou des mulets jusqu’à la route où les camions prennent le relais.

Dans ce temps, les leveurs de liège passent parfois plusieurs jours en forêt logeant dans des abris de fortune, couchant sur un odorant matelas de fougères à proximité d’une source. Au retour, chacun redescend au village à vélo « à fond la caisse » seulement ralenti par des branchages attachés à l’arrière car il faut économiser les patins de freins. Imaginez le chari-vari produit, la poussière soulevée… et la bonne humeur de l’équipée!

Joseph est surtout connu pour ses compétences en matière de GREFFAGE. Si à l’heure actuelle, les plants de vigne sont achetés déjà greffés chez le pépiniériste, dans le temps, on procédait autrement. On plantait des vignes sauvages qui l’année suivante jouaient le rôle de porte-greffe. L’opération de greffage est donc réalisée sur le terrain même. Les greffons doivent être taillés en biseau avec beaucoup de précision. Jusque dans les années 50, cette découpe se réalisait à l’aide d’un simple couteau à greffer. Un petit appareil mécanique est apparu sur le marché qui a rendu cette opération délicate plus rapide et plus régulière. La célérité avec laquelle Joseph noue le lien qui maintient le greffon en bonne position est révélateur de son expertise dans ce domaine. C’est ainsi qu’il lui arrivait de greffer 1000 plants par jour.

De l’exploitation de son arpent de vignes au travail à la Coopérative des Maîtres Vignerons de Gonfaron, il n’y a qu’un pas que Joseph PELLEGRINO franchit dès 1935 pour un long bail d’intervention jusqu’en 199O.Des souvenirs précis affleurent à la mémoire: la première responsabilité qui lui est confiée en tant qu’aide-caviste, c’est le décuvage qui consiste à sortir la raffle de deux cuves par jour et à entretenir les pompes et les tuyaux. Il participe aussi à la distillation. Aujourd’hui, il est encore consulté quand certaines difficultés se présentent notamment au niveau du filtrage où les colmatages ne sont pas rares. Notre consultant apporte sa solution « à l’ancienne ».
De 1937 à 1973, Joseph est pompier volontaire. Petits et grands feux lui restent en mémoire. C’est à Notre-Dame des Anges, le 1er mai 1937 qu’il participe pour la première fois à l’extinction d’un feu de forêt. La liste des lieux où il intervient avec ses collègues du village est interminable : Vidauban, Plan de la Tour, Plan Cavalier, Brignoles, Tanneron, la Cadière, Ste Anne de Vénos, Pierrefeu, Bormes, Brégançon, Cotignac, Salerne … et bien sûr tous les feux de la plaine avoisinant la localité.
Avant l’installation de la sirène, le policier de ville faisait l’appel avec son clairon. Jusqu’en 1951, chacun allait au feu avec sa propre tenue vestimentaire. Débroussaillages, entretien des coupe-feux, Joseph participe activement à ces tâches que ce soit avant, pendant ou après les feux.
Contrairement aux chênes-lièges bien armés par la nature pour résister aux feux de forêt, les pins touchés pas l’incendie doivent être abattus car ils ne se régénèrent pas. Un souvenir précis: Joseph prend l’initiative de construire avec ses collègues une glissoire d’environ 1 km dans le vallon de Valtaillède qui permet le déblayage des troncs calcinés beaucoup plus rapide et moins pénible! Il nous faut clôturer ici le récit bien incomplet des travaux auxquels il a consacré le plus clair de son temps pour aborder une autre facette de sa vie.
Dans les années 60 du siècle passé, des résidents du nord de la France et d’autres régions européennes s’installent au village ou dans des cabanons rustiques qui émaillent la campagne avoisinante. Joseph intègre ses nouveaux voisins dans son réseau de relations amicales les initiant aux coutumes locales, à la découverte de la nature provençale et des techniques de culture et de jardinage propres à la région.
Offrir ou échanger, à la mode paysanne, le surplus de sa production maraîchère, de ses récoltes et cueillettes dans le massif forestier au gré des saisons le transforme en animateur culturel spontané très apprécié des visiteurs. Il est sans doute un des rares Gonfaronnais de sa génération à recevoir des vœux de Nouvel-An d’Australie, d’Angleterre, des Etats-Unis, de Belgique et d’ailleurs et ce, sans recours à l’internet!

Il a beau se trouver seul dans son jardin enchâssé dans la forêt qui borde le village, les visiteurs viennent à lui parfois par pur hasard. C’est ainsi qu’un jour, un promeneur lui demande un renseignement et lui pose la question : « Est-ce que vous me reconnaissez ? » Joseph de répondre : « Je vous ai déjà vu mais je ne sais plus où ni quand? » « Et bien, je suis Lino VENTURA. » Voilà une rencontre que Joseph n’est pas prêt d’oublier.

Pour conclure le récit de ce destin caractérisé par le courage, la conscience professionnelle, la variété des savoir-faire et la richesse des relations amicales, nous empruntons au poète FONTENELLE (1) la phrase qui suit :
«  De mémoire de rose, on n’a jamais vu mourir un jardinier »

Que nous soyons « roses » et qu’il soit à tout jamais « jardinier »!

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(1) cité par J-C BRIALY dans son autobiographie

Témoignage recueilli et rédigé par Germaine DUFRENE-SEQUARIS.
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